La réponse n'est pas si évidente. Le solitaire, on comprend à peu près ce que cela veut dire. La moindre situation liée à la vie quotidienne à bord dans le contexte d'une régate, vécue avec sérénité en équipage, prend une dimension tout autre quand on est seul. La première évidence, rester à bord, exige des gestes plus mesurés. La deuxième évidence, ne jamais être dépassé par la situation, impose une grande anticipation. La troisième évidence, aller vite sur l'eau, demande un travail important d'analyse (de la situation météo, la stratégie, des réglages du bateau) et une activité de tous les instants. Le solitaire ne serait-il donc qu'un stakhanoviste de la voile, venu là seulement pour se faire mal et se faire peur? Non, bien-sûr, il y a autre chose de plus ambitieux derrière tout cela. De l'ordre d'un questionnement sur soi (jusqu'où puis-je aller?) et d'une recheche d'identité (je suis de ceux qui l'ont fait). L'idée que courir en double a pour seule fonction de simplifier les problèmes liés à l'exercice solitaire, pour laisser plus de place au plaisir, est juste mais très partielle. Certe, lors d'un long bord de prés, bateau bien réglé, le co-skipper au rappel a tout loisir d'admirer le paysage. Mais à nouvel équipage, nouveaux problèmes: discussion sur le choix de la route ou la toile à porter, partage des façons de faire, coordination des manoeuvres, adaptation des rythmes de chacun... Et aussi gestion des risques pris, souvent supérieurs à ceux d'une course en solitaire: garder le spi plus longtemps par vent soutenu, tutoyer les cailloux, aller aux limites d'un effort. Deux pour gêrer, deux pour faire, le double n'est que cela? 2x1=2? Non, le double est aussi question de partage, des responsabilités, des sensations, des savoirs-faire, des doutes et des satisfactions. Une histoire d'hommes qui prend de l'épaisseur au fur et à mesure du déroulement de la course. Par l'échange et les nouvelles perspectives. Avec les souvenirs qui s'inscrivent profondément. Epaisseur, perspective, profondeur, ont est dans la troisième dimension. 2X1=3.

Guy MERCADIER